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Le renseignement géospatial au cœur du conflit ukrainien

Lucas Glémet

31 mars 2026

Illustration article renseignement géospatial


Yves Lacoste l'écrivait dès 1976 : "La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre". Avec le conflit russo-ukrainien, jamais le renseignement géospatial n'avait joué un rôle aussi central et aussi visible dans la conduite d'opérations militaires. Depuis février 2022, l'imagerie satellitaire commerciale, les drones à bas coût, les communautés d'analystes en sources ouvertes et les réseaux sociaux ont transformé le champ de bataille ukrainien en un espace de transparence informationnelle permanent. L'OSINT* est devenue un outil à la fois tactique et stratégique, servant à démasquer la désinformation et à trouver du renseignement à caractère militaire.

Dès les premiers jours de l'invasion, l'afflux de vidéos et de photos dévoilant des positions russes sur les réseaux sociaux a permis aux forces ukrainiennes d'anticiper des mouvements ennemis et d'organiser des contre-offensives. Des sites comme DeepState ou Liveuamap affichent l'évolution du front en direct, tandis que des communautés comme Bellingcat, GeoConfirmed ou Oryx produisent des analyses géolocalisées rigoureuses. L'OSINT avec le GEOINT* a conféré à l'Ukraine une certaine supériorité informationnelle face à un adversaire conventionnellement supérieur.

L'imagerie fournie par des opérateurs comme Maxar a permis la détection de mouvements de troupes, l'évaluation des dommages de bataille (BDA) et la planification de frappes, documentant également souvent en sources ouvertes des réalités que les belligérants cherchaient à dissimuler. Philippe Boulanger, dans Géopolitique des médias, a montré que la maîtrise de l'information constitue un enjeu central des conflits contemporains : dans les guerres modernes, la victoire militaire doit se doubler d'une victoire médiatique et informationnelle. Le conflit ukrainien en est l'illustration : le renseignement géospatial n'est plus seulement un outil d'état-major, mais aussi un terrain de confrontation à part entière, où des civils armés d'un ordinateur et d'images satellites libres d'accès rivalisent avec des appareils de renseignement étatiques. Mais cette dépendance envers des fournisseurs privés a aussi révélé sa fragilité : en mars 2025, la suspension par Maxar de l'accès ukrainien à son imagerie satellite, sous pression de l'administration Trump, a illustré comment le GEOINT reste un levier géopolitique soumis à des arbitrages extérieurs au champ de bataille.

Ce constat renvoie au second enjeu majeur du conflit : la dépendance informationnelle. Le début de la guerre a été marqué par l'omniprésence du renseignement américain, Washington ayant largement partagé ses données GEOINT avec Kiev et ses alliés, installant une dépendance informationnelle structurelle. Cette situation a progressivement poussé l'Europe à renforcer ses capacités autonomes. La France, à travers la Direction du renseignement militaire (DRM), le Commandement de l'espace et les programmes d'observation spatiale comme CSO, a développé une posture plus affirmée. Mais l'autonomie militaire et stratégique européenne en matière de renseignement, dont géospatial, reste un chantier important, tant les capacités américaines demeurent sans équivalent.

▸ Définitions, sources et pour aller plus loin

OSINT : Open Source Intelligence, renseignement obtenu par la collecte, l’analyse et l’exploitation de sources d’information accessibles au public.

GEOINT : Geospatial Intelligence, renseignement d’origine géospatiale.

Sources :

  • DUGOIN-CLEMENT Christine, « Invasion russe de l’Ukraine : l’heure de gloire de l’OSINT », The Conversation, 24 juillet 2022, https://theconversation.com/invasion-russe-de-lukraine-lheure-de-gloire-de-losint-187388 ; 
  • DE SCHAEPMEESTER Dorian, « Comment l’open source intelligence est devenue une arme majeure dans la guerre en Ukraine ? », Futura, [en ligne], https://www.futura-sciences.com/tech/actualites/reseau-open-source-intelligence-devenue-arme-majeure-guerre-ukraine-97011/

Pour aller plus loin : 


— LACOSTE Yves, La Géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, La Découverte, rééd. 2012

— BOULANGER Philippe, Géopolitique des médias. Acteurs, rivalités et conflits, Armand Colin, 2014

— BOULANGER Philippe, Géographie militaire et géostratégie, Armand Colin, 2015

L'Union européenne intègre les Gardiens de la Révolution sur sa liste des groupes terroristes

Noa Mercier

20 février 2026

Créé après la Révolution islamique de 1979, le CGRI (Corps des gardiens de la Révolution islamique) a été pensé comme "une armée idéologique" chargée de protéger et projeter les intérêts de la République islamique, en Iran comme à l'étranger, sous l'autorité directe du Guide suprême Ali Khamenei.

Contrairement à "l'Artesh", l'armée régulière centrée sur la défense territoriale, le CGRI veille surtout à la survie du régime théocratique et dispose de moyens souvent jugés supérieurs, avec des branches terrestre, aérienne et navale, au point d'être parfois décrit comme un "État dans l'État".

Créé pour prévenir tout coup d'État de l'armée régulière, le CGRI a étendu son influence jusqu'à la sphère politique, au point d'être parfois décrit comme une oligarchie au cœur du régime. Il est accusé de répressions massives et de violations des droits humains (environ 1 500 morts en novembre 2019 ; plus de 500 morts et 19 000 arrestations après la mort de Mahsa Jina Amini en septembre 2022). À l'extérieur, il est aussi mis en cause pour son soutien à des acteurs armés alliés, dont le Hezbollah. Selon une déclaration de la Chambre des communes du Canada, « le Corps des gardiens de la révolution islamique s'est adonné à la quête d'armes nucléaires, au terrorisme international et, avec l'aval de l'État, à l'incitation au génocide et à la répression à grande échelle des droits de la personne en Iran ».

Dans ce contexte, l'Union européenne a officiellement classé le CGRI comme organisation terroriste fin janvier 2026, à l'issue d'un accord unanime des ministres des Affaires étrangères, une décision déjà prise depuis plusieurs années par les États-Unis. En inscrivant le CGRI sur sa liste des organisations terroristes, l'Union européenne le place au même niveau juridique que des groupes comme Daech ou le Hamas. Cette décision traduit une volonté politique de répondre aux menaces imputées au CGRI, mais elle durcit aussi les relations avec Téhéran, qui a dénoncé une démarche « provocatrice » et brandi des mesures de représailles, allant jusqu'à qualifier les armées européennes de « groupes terroristes ». À ce stade, l'impact reste toutefois largement symbolique, sans effets immédiats majeurs.


▸ Définitions, sources et pour aller plus loin

Définitions :​

  • CGRI (Pasdaran) : Le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique est une organisation paramilitaire fondée en 1979, distincte de l'armée régulière, chargée de protéger le système théocratique iranien et de projeter son influence à l'étranger

  • Hezbollah : Mouvement politique et militaire chiite libanais, considéré comme le principal « proxy » (intermédiaire) de l'Iran au Proche-Orient, recevant un soutien financier et militaire du CGRI.

Sources :

Surveillance de cessez-le-feu dans l’est de la RDC

Paul Croison

2 février 2026

L'ONU s'apprête à déployer, dans les prochains jours, une mission de surveillance dans l'est de la République Démocratique du Congo afin de vérifier la mise en œuvre du cessez-le-feu annoncé dans cette région en proie à des violences récurrentes. L'opération menée dans le cadre de la Monusco (Mission de l'Organisation des Nations unies pour la stabilisation en république démocratique du Congo), s'inscrit dans les accords conclus ces derniers mois pour tenter d'enrayer la spirale du conflit, notamment face à la multiplication des affrontements entre groupes et forces congolaises.

L'Est congolais, déchiré par des conflits depuis trente ans, est en proie depuis fin 2021 à la résurgence du M23, soutenu par le Rwanda et son armée. Le groupe armé s'est emparé des grandes villes de Goma en janvier 2025 et Bukavu en février. Le Qatar, dans ce conflit, joue le rôle de médiateur. Cette annonce survient après une nouvelle rencontre le 2 janvier à Doha entre des représentants du M23 et des émissaires des autorités de Kinshasa. À l'issue de ces discussions, les parties belligérantes ont validé le déploiement imminent d'une mission de surveillance du cessez-le-feu.

Cette initiative s'inscrit dans le cadre de la médiation menée entre le gouvernement congolais et le groupe armé M23, alors que les violences persistent malgré plusieurs accords depuis le premier cessez-le-feu conclu en juillet 2025. Parallèlement, un accord avait été entériné début décembre 2025 à Washington par la RDC et le Rwanda. Aucun de ces accords n'a toutefois mis un terme aux combats sur le terrain jusqu'ici. Ces derniers jours, des combats ont notamment eu lieu près de la localité de Minembwe, dans la province du Sud-Kivu, selon des sources locales.

Selon le Qatar, la MONUSCO doit commencer sa mission de surveillance et vérification du cessez-le-feu dans la ville d'Uvira. Son but est de veiller à ce que les combats cessent une bonne fois pour toutes, et prévenir toute reprise des affrontements. Aucune précision n'a été communiquée à ce stade sur le dispositif prévu. Uvira, ville stratégique de plusieurs centaines de milliers d'habitants située à la frontière du Burundi, était tombée entre les mains du M23 et de ses alliés rwandais à l'issue d'une offensive éclair début décembre, avant que les forces congolaises ne reprennent la ville quelques jours plus tard.

Définitions, sources et pour aller plus loin

MONUSCO : Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo.

M23 : groupe armé actif dans l’est de la RDC, au cœur des tensions récentes autour de Goma, Bukavu et Uvira.

Sources :

Pour aller plus loin : la surveillance internationale des cessez-le-feu, les limites des médiations régionales et le rôle des opérations de paix dans les conflits prolongés.